Changer de carte du monde : l’ONU choisit Equal Earth, la France adopte Eckert IV
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution invitant les États, les organisations internationales et les acteurs de la cartographie à promouvoir des représentations du monde plus fidèles aux superficies réelles des continents. Le texte, porté notamment par le Togo et soutenu par les pays de l’Union Européenne, dont la France, a été adopté par 164 voix contre une (celle des États-Unis), et six abstentions.
L’objectif n’est pas de bannir une projection cartographique, encore moins de décréter qu’il n’existerait désormais qu’une seule manière correcte de représenter la Terre. La résolution encourage plutôt l’utilisation de la projection Equal Earth, en particulier dans les contextes éducatifs et institutionnels, afin de limiter certaines distorsions de perception liées aux représentations traditionnelles du monde.
Et c’est là que l’actualité devient particulièrement intéressante pour les géomaticiens : la France, de son côté, a choisi la projection Eckert IV pour sa représentation officielle du monde. Une projection qui, comme Equal Earth, conserve les superficies et qui est disponible depuis longtemps dans ArcGIS.
Mercator, une carte conçue pour naviguer
Pour comprendre ce changement, il faut revenir à une carte que nous connaissons tous : la projection de Mercator.
Elle porte le nom de Gerardus Mercator, cartographe, géographe, philosophe et théologien flamand né en 1512. Au XVIe siècle, Mercator cherche avant tout à répondre à un besoin très concret : représenter le monde de manière utile aux navigateurs.
La projection qu'il publie en 1569 possède une propriété particulièrement précieuse pour la navigation maritime : les directions constantes, ou loxodromies, peuvent y être représentées par des lignes droites. C'est une qualité remarquable pour tracer et suivre une route maritime.
Mais cette propriété a une conséquence bien connue des géomaticiens: les surfaces sont fortement altérées, notamment lorsque l'on s'éloigne de l'équateur.
Les territoires situés aux hautes latitudes apparaissent ainsi beaucoup plus grands qu'ils ne le sont réellement. Le Groenland semble par exemple avoir une superficie comparable à celle de l'Afrique, alors que l'Afrique est en réalité environ quatorze fois plus vaste.
Cette déformation n'est donc pas une « erreur » de Mercator. Elle est la conséquence directe des propriétés recherchées par cette projection et de son objectif initial : la navigation, et non la comparaison visuelle des superficies continentales.
Le problème apparaît lorsque cette représentation est utilisée pour autre chose que la navigation.
Equal Earth : pour préserver les superficies
La projection mise en avant par la résolution de l'ONU est Equal Earth.
Développée en 2018 par Tom Patterson, Bernhard Jenny et Bojan Šavrič, Equal Earth est une projection pseudo-cylindrique équivalente, c'est-à-dire qu'elle conserve les rapports de superficies entre les territoires. Elle a été conçue pour offrir une représentation du monde qui soit à la fois fidèle aux superficies et visuellement équilibrée.
Elle reprend notamment certains principes esthétiques de projections comme Robinson, tout en conservant la propriété essentielle recherchée ici : les superficies sont respectées.
C'est une différence fondamentale avec Mercator.
Sur une carte mondiale Equal Earth, l'Afrique retrouve ainsi une proportion beaucoup plus proche de sa superficie réelle par rapport à l'Europe, à l'Amérique du Nord ou au Groenland.
Equal Earth n'est cependant pas exempte de déformations. Les formes, les distances, les directions et les angles ne peuvent pas être simultanément conservés. C'est justement le principe même d'une projection cartographique : lorsqu'on cherche à représenter une surface sphérique sur une feuille ou un écran, il faut nécessairement accepter certaines déformations.
Equal Earth fait donc un choix : préserver les surfaces plutôt que les angles ou les distances.
Eckert IV : le choix de la France
C'est ici qu'une distinction importante mérite d'être faite. L'ONU recommande Equal Earth. La France, elle, a choisi Eckert IV. Le 4 septembre, le ministère français de l'Europe et des Affaires étrangères a annoncé l'abandon de la représentation du monde basée sur Mercator au profit de la projection Eckert IV.
Eckert IV est une projection beaucoup plus ancienne : elle a été introduite en 1906 par le cartographe allemand Max Eckert. Comme Equal Earth, il s'agit d'une projection pseudo-cylindrique équivalente. Elle est donc particulièrement adaptée aux cartes du monde thématiques pour lesquelles la comparaison des superficies est importante.
Son aspect est toutefois différent.
Les méridiens sont représentés sous forme de demi-ellipses, tandis que le méridien central est rectiligne. Le contour général de la carte est ainsi arrondi, avec des pôles représentés sous la forme de segments.
Le résultat est une carte qui donne davantage de poids visuel aux régions équatoriales, notamment à l'Afrique, à l'Amérique latine et à l'Asie du Sud, tout en réduisant l'apparente superficie des territoires proches des pôles.
La France rejoint donc une démarche similaire à celle portée par la résolution de l'ONU, mais avec une projection différente.
Et dans ArcGIS ?
Pour les utilisateurs d'ArcGIS, cette évolution n'a en réalité rien de révolutionnaire sur le plan technique.
Eckert IV est disponible dans ArcGIS Pro depuis la version 1.0, et dans ArcGIS Desktop depuis la version 8.0. Esri la décrit comme une projection adaptée aux cartes du monde thématiques et aux analyses nécessitant une représentation précise des superficies.
Elle figure naturellement parmi les nombreuses projections cartographiques prises en charge par ArcGIS Pro. On y retrouve d'ailleurs toute la famille des projections d'Eckert, de Eckert I à Eckert VI.
Mais ce qui est particulièrement intéressant dans le contexte de cette actualité est qu'Equal Earth est également disponible dans ArcGIS. Esri l'a notamment intégrée à ArcGIS Pro à partir de la version 2.3. Elle est elle aussi décrite comme une projection pseudo-cylindrique équivalente destinée notamment aux cartes mondiales thématiques.
Autrement dit, avec ArcGIS Pro, il est très simple de produire les différentes représentations du monde évoquées dans le débat actuel.
Pourquoi continuer à utiliser Mercator ?
La question mérite d'être posée, notamment parce que Web Mercator reste omniprésente dans les SIG et les services cartographiques en ligne.
La raison est simple : la projection doit être choisie en fonction de l'usage. Pour la navigation, les propriétés de Mercator sont toujours pertinentes. Pour certaines cartes à grande échelle, d'autres projections seront encore plus adaptées.
Pour une carte mondiale thématique portant sur la population, l'occupation du sol, les émissions de CO₂ ou la répartition d'une ressource, une projection équivalente peut en revanche être préférable puisqu'elle permet de comparer visuellement les superficies sans introduire le biais caractéristique des projections conformes comme Mercator.
Le véritable enseignement de cette décision de l'ONU est donc peut-être moins "Abandonnons Mercator" que "Choisissons la projection en fonction de ce que nous voulons montrer".



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